LE LIVE

24.05.2018

Pas de doute, la tendance est au clan, à la troupe, à la communauté, à l’idéal de groupe que constitue désormais la tribu. En un mot : le cauchemar de Mc Luhan !

Par Thierry Aoudja

Extrait de l'article paru dans le numéro d'avril 2018 de la revue Médium (Ed. Gallimard)

La bande-annonce de la société postmoderne est pour le moins stressante : crise économique mondiale, instabilités des démocraties, réchauffement climatique, pollution de l’air, des terres et des mers, surpopulation, terrorisme et cyber-terrorisme, tensions militaires et religieuses de toutes parts, apparition redoutée de « l’espèce robot », mort du travail annoncée, etc. En outre, l’omniprésence médiatique de tels monstres favorise un repli sur les vertus chaleureuses et protectrices que propose le groupe, en même temps qu’un approfondissement des relations à l’intérieur dudit groupe — la trinité pétainiste « travail famille patrie » jouant à cet égard un rôle prépondérant.

Ce phénomène de « repli identitaire » est particulièrement visible dans la résurgence observée des dynamiques nationalistes, régionalistes, communautaristes, corporatistes, zadistes, et autre fan club. Qui plus est, le renforcement des liens intra-communautaires passe le plus souvent par une quête obstinée du passé (et de ses valeurs idéalisées), ce qui pourrait expliquer le boom de la généalogie et, de manière plus générale, de penchants nostalgiques : vintage, recrudescence des tatouages claniques, regain d’intérêt pour l’Histoire, succès des rétrospectives, frénésies commémoratives, etc.

Or, la panoplie des outillages dits sociaux que nous accorde la civilisation numérique, semble justement favoriser cet élan spontané vers les valeurs salvatrices du groupe. Il n’y a qu’à observer sur un écran la modélisation en temps réel des activités humaines sur le world wide web — plus de quatre milliards d’internautes recensés en 2018 — pour s’apercevoir que celle-ci présente une myriade d’agglomérats éparpillés, archipels de communautés virtuelles, plus ou moins vastes, mais très rarement reliées entre elles ; pour la plupart, l’étanchéité semble même être la seule règle. Village global ? Il semble plutôt que le « corps digital » ne soit constitué, a contrario, que de tribus, souvent rivales, et ultraspécialisées.

A bien y réfléchir, cet éclatement en une infinité de clans anonymes et antagonistes, ce cauchemar de McLuhan, correspond tout bonnement au passage d’un mode sédentaire (le village) à un mode nomade (le clan), à la mutation d’une culture sociétale vers une culture tribale, précisément en sens inverse du mouvement civilisateur qu’engendra, jadis, la révolution du néolithique.

Mais attention, il ne s’agit en aucun cas d’un retour arrière stricto sensu, signe de quelque déclin, mais au contraire de l’ultime phase d’un cycle qui nous ramène en douceur aux paradigmes de nos origines, ceux de la préhistoire — ce « pays natal des usages ».

 

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THIERRY AOUDJA, fondateur de trois minutes d'avance