LE LIVE

29.05.2018

La « longue marche » des premiers hommes a perduré durant plus de trois millions d’années. Et si la sédentarité n'était qu'un épisode de l’histoire ?

Par Thierry Aoudja

Extrait de l'article paru dans le numéro d'avril 2018 de la revue Médium (Ed. Gallimard)

Du laborieux homo habilis au sage homo sapiens, en passant par le fier homo erectus, la longue marche des premiers hommes reste l’unique trace flagrante et mesurable que nous aient laissée nos ancêtres. La mobilité, comme signe social. Certes, d’autres traces matérielles (outils, abris, restes de nourritures et de vaisselles, objets fétiches, ornements, vestiges funéraires,…) ont été retrouvées çà et là, donnant lieu à des supputations aventureuses, pour la plupart divergentes voire loufoques. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude, quant à la démarche sociale des premiers homos est qu’ils eurent très tôt la « manie » de se déplacer. 

Sur la route en permanence, vivants tels les beatniks de Jack Kerouac, l’esprit casanier et le concept de propriété qui en découle n’avaient pas encore atteint le cerveau reptilien de nos ancêtres. Ainsi, parcourant les terres et les mers, du sud au nord et d’est en ouest, au rythme de quelques dizaines de kilomètres par génération, ils envahirent peu à peu chaque recoin de la planète. Et quand on sait que cet esprit nomade — pour ne pas dire ce gène nomade — a perduré durant au moins trois millions d’années, on peut se demander comment, et surtout pourquoi, cet instinct « sédentaire », nous a pris brusquement, il y a tout juste dix mille ans !

Le réchauffement climatique de la fin de l’ère glaciaire jouera ici un rôle déterminant, influant fortement sur cette décision stratégique de l’homme préhistorique, à savoir : s’installer en bord de Méditerranée, poser (enfin) ses valises, se métamorphoser en pantouflard. Rêve légitime de marathoniens épuisés, que ces marcheurs endurcis furent durant des milliers de millénaires. Des vacances en quelque sorte. Mais, comme chacun le sait, les vacances ont toujours une fin. 

Et si, dix mille ans plus tard, nous étions parvenu au terme de notre villégiature ? Ces trompettes de l’Apocalypse, célébrant l’arrivée d’un nouveau réchauffement climatique, sonneraient-elle le glas du paradigme mécaniste et sédentariste ? Ces multiples épées de Damoclès (montée des eaux, cataclysmes en tout genre, déséquilibre de l’agriculture, désertification, épidémies, etc.) nous pousseraient-elles à repartir à l’assaut des sentiers de l’innovation ? A reprendre la route ? À se réapproprier, en quelque sorte, notre gène nomade ? Une chose est certaine : le concept de mobilité est aujourd’hui une tendance lourde, confirmée par la très institutionnelle Semaine européenne de la mobilité (16-22 septembre).

« Bienvenue dans un monde sans fil », lançait, à la fin du siècle dernier, une pub pour France Telecom — un slogan édénique que nos hommes préhistoriques auraient sans nul doute apprécié à sa juste valeur.

THIERRY AOUDJA, fondateur de trois minutes d'avance